13 février 2009

La jeune fille qui contrôlait le monde

Elle construisait le monde avec ses mots.

Sauf qu’elle ne le savait pas. Avec son sourire, avec sa moue, avec sa colère même, elle pouvait donner naissance au bonheur ou alors confirmer la tristesse, la propager même. Aussi, plusieurs personnes l’entouraient afin qu’elle ne soit pas malheureuse. Une seule larme d’elle pouvait noyer la population d’un pays entier. Un seul regret, une seule condamnation pouvait faire plus de dégât que les milliers de déchets nucléaires enfouis dans le sol.

Un jour vint pourtant où plus personne ne suffisait à étouffer sa peine. Le magicien Éli, la sorcière Samala et même ses parents, ses frères, ses soeurs, ses amis, tous étaient devenus inutiles, impuissants. Ils réussissaient bien à la faire sourire de temps en temps, mais ses yeux devenaient de plus en plus vague, sa bouche de plus en plus rêveuse. Une moue occupait son visage et les nuages flottaient dans le ciel plus souvent qu’autrement.

Ceux qui étaient au courant du pouvoir de la jeune fille furent inquiets. Les autres ne crurent à rien, car il n’y avait ni culte ni espoir en ce monde et puis, c’était tout juste des nuages! On ne s’inquiéta donc pas du changement subtil du ciel, de l’air, de l’atmosphère.

Un jour que l’amie de la jeune fille s’inquiétait plus que les autres jours, elle s’approcha d’elle, chose que personne n’osait faire de peur de froisser leur dieu, et lui demanda ce qu’elle avait.

La jeune fille soupira.

Une partie des feuilles d’un pays voisin s’envolèrent sous le coup d’une rafale surprise. Les autorités se demandèrent comment il se faisait qu’un coup de vent aussi puissant se soit créé de rien. La sorcière et le magicien savaient. Ils étaient tous deux occupés à recueillir et à compiler les changements brutaux.

- Il y a, annonça finalement la jeune fille, que je ne suis rien.

- Ce n’est pas vrai, s’inquiéta l’amie en s’approchant et en jetant un peu partout des coups d’oeil inquiets.

Le ciel était devenu gris et semblait vouloir avaler tout ce que le monde contenait.

- Bien sûr que si, soupira la jeune fille.

Une ville au complet fut rasée.

- Non. Ça ne me sert plus à rien d’exister.

Sur ces mots, la sorcière et le magicien apparurent. Éli avait le visage troublé et sombre. Samala semblait avoir acquis quelques cheveux gris, elle si jeune que même les nouveaux-nés lui enviaient sa beauté. Ils firent signe à la jeune amie de partir, car, c’était évident, elle ne faisait rien de bon. Dans peu de temps, la terre entière serait engloutie dans le néant du questionnement existentiel de la jeune fille.

- Élodie, murmura prudemment Samala. J’aimerais savoir ce qui te trouble assez pour te faire penser ces absurdités.

- Ce n’est pas absurde, s’écria la jeune fille que l’on venait de nommer Élodie. L’existence en elle-même est absurde!

Les arbres disparurent. Les oiseaux se turent, car ils n’existaient plus. Chacune des espèces vivantes de la petite planète s’en allaient comme si elles n’avaient jamais existées. Dans la brume opaque qui auparavant était le monde, il ne restait plus que Samala, Élodie, Éli et quelques autres rares humains.

- Je t’en prie, cria Éli plus fort qu’Élodie ne l’avait fait. Cesse de penser ainsi ou alors ton existence n’aura vraiment plus de sens! Tu fais disparaître le monde entier rien qu’avec cette pensée!

- Ce n’est pas moi qui fais cela, répondit la jeune fille effrayée. Cette grisaille a toujours existée.

Mais le ton était chancellant. Certains éléments, parfois, réapparaissaient puis disparaissaient à nouveau. Éli avait compris une chose. Jusqu’à maintenant, ils avaient eu tout faux.

- Tu es importante pour moi, murmura-t-il.

- Je te fais peur, c’est tout, répliqua la jeune fille.

- Jusqu’à maintenant oui, et je m’en excuse. Mais aujourd’hui, peu importe ce que tu veux ou ce que tu dis, je suis avec toi.

- Et moi aussi, dit calmement Samala qui avait compris l’idiotie que tous avaient commises. Alors ne t’en fais pas, tu ne seras pas seule , à moins que tu ne le décides.

Élodie eut un sourire. Elle les croyait un peu. Quelques arbres réapparurent. Quelques êtres qui étaient disparus de sa mémoire, se mirent à revivre.

- Et maman, et papa? Est-ce qu’ils penseront comme vous?

Le magicien et la sorcière s’apprêtèrent à répondre, mais deux voix qui ne formaient plus qu’une seule répondirent à leur place :

- Nous n’avons plus peur, car nous savons que c’est nous qui te donnait ce pouvoir, Élodie. Tous ensemble, nous faisions ce que nous t’accusions de produire. Toutes ces catastrophes, c’était nous…

Le ciel et la terre réapparurent.

- Nous craignions le pire pour tout sauf pour toi.

Élodie eut un vague sourire et le soleil revint enfin.

À partir de ce jour, plus rien d’inhabituel ne suivit les humeurs changeantes de la jeune fille.

Quant à Éli et Samala, ils continuèrent de faire de la magie, parce qu’ils savaient la contrôler. D’ailleurs, ils composèrent un jour un sort qu’ils appelèrent l’arc-en-ciel et qui faisait sourire ceux qui savaient en trouver les trésors. Parce que bien sûr, il n’y en avait pas qu’un.

Texte composé par moi en février 2009.