Un texte que j’ai écrit dans le cadre d’un concours dont j’ai gagné le premier prix.
Assis à une table, seul au milieu d’une terrasse bondée, il se dit qu’il n’est certainement pas comme les ploucs qui l’entourent. Une dame prend la chaise juste à côté de lui et l’amène à sa table. Super. De toute façon il est tout seul, c’est pas grave. Ne demandez rien madame, surtout! Tous ces gens le gavent. Tous ces saoulons qui boivent toute la journée puis continuent le soir en prétextant une fête quelconque… Ils se branlent le corps sur un air sans rythme, essaient de faire croire qu’ils sont cool. Non, ce n’est pas lui. Cet endroit non plus.
La fumée dérange ses idées. Un verre à la main, une plume dans l’autre, l’homme tente d’oublier la chaleur écrasante qui fait couler sur son front des gouttes de sueur qui n’en finissent plus de réapparaître. Le soleil est encore haut à l’horizon malgré l’heure avancée. Sur la rue, des vendeurs de crème glacée itinérants et des touristes assez braves pour affronter la canicule. L’air ne semble même plus transparent à force d’absorber toute l’humidité ambiante et puis il y a cette odeur de nourriture, cette odeur épicée qui donne l’impression d’être ailleurs. Au Mexique peut-être.
Il jette un regard en biais à l’homme qui sert au bar. Il a l’air exténué et sa barbe est crasseuse de tout ce qui circule ici. Autour, deux serveuses s’activent. Il y en a une toute jeune, à peine la vingtaine, et une autre plus vieille, plus marquée. Toutes deux se ressemblent pourtant. Brunes, minces, le regard farouche et l’âme brûlante de rêves… Ce sont de vraies femmes. Il boit une gorgée, avale avec bonheur ce qui hydrate son gosier. Requinqué par l’alcool, il est tenté d’attirer l’attention de la plus jeune, mais il se ravise. Celle-ci passe son chemin, l’air indifférent, et s’arrête à la table voisine. Elle a dû voir son geste, car en prenant la commande des voisins, elle lui jette un regard rancunier. Son cœur fait un bond alors qu’il laisse son regard retomber sur la page vierge qui le nargue. Il tente d’écrire toute la rage qui l’habite, sans résultat, depuis le matin. La chaleur l’écrase. Mais il n’y a pas juste ça. L’image de la jeune serveuse le trouble. Celle du barman, de cette femme d’âge mûr condamnée à servir aussi. Secouant la tête, faisant un tour des lieux, il réitère son idée, comme pour se convaincre que ses rêves ne sont pas vains. Je ne suis pas comme eux.
Ces travailleurs ont le front fier malgré la fatigue. Leur tenue, leur désir de vivre… Le destin n’a pas été tendre avec eux. Mais ils se relèvent et ils assument leurs racines. Pas comme lui. Honteux, il commence à reconsidérer ce qu’il pense depuis tant d’années. Les bars des quartiers pauvres ne sont peut-être pas des lieux de perdition. Peut-être qu’on a une chance même quand on vient au monde dans ce lieu mal famé.
Tout à coup un silence. Il se retourne, observe la jeune serveuse retirer son tablier, lisser sa robe et monter sur la petite scène de l’endroit. Devant le micro, elle s’éclaircit la gorge, les paupières baissées, puis se redresse et pose son regard brillant sur l’auditoire qui l’encourage. C’est une p’tite fille de chez nous, entend-il à droite. La musique, un air de Piaf, s’élève alors et une voix s’y joint. C’est doux. Comme le piano. Ça coule et ça rafraîchit. Plus que la sueur. Plus que l’alcool. C’est bon.
Elle le fixe. Elle lui parle, le supplie. Il se lève alors, laisse tomber la lettre qu’il avait décidé d’écrire et rejoint l’homme qui se tient derrière le bar, un peu hésitant. Près de lui, la femme qui servait laisse tomber ses commandes pour admirer la chanteuse. Et alors qu’il s’approche, la vieille femme lui ouvre son cœur d’un sourire lumineux.
Elle est fière de sa fille. Il est fier aussi. Tout d’un coup son sang ne lui semble plus sale. Cette femme, il la connaît et il n’a pas honte de l’avouer. Il n’est pas tout à fait comme eux. Mais ils ont des choses en commun. Des rêves. Être meilleur, être quelqu’un, être et rien d’autre.
La musique s’estompe, la voix s’éteint en même temps que les lumières qui éclairent la scène. On ne voit plus que l’étincelle des yeux de la jeune femme. Et on entend sa voix, essoufflée, mais heureuse :
« Je suis contente que tu sois venu, frérot. »